Au Liban, la francophonie en péril ?

Al BaladLa version française du journal Al Balad ferme ses portes. Si la presse française connait des difficultés, à l'image de l'arrêt de la publication de 'France Soir' ou de l'avenir sombre du journal 'La Tribune', l'hexagone n'est pas le seul à connaître des transformations dans son paysage médiatique.

Le Liban, qui a toujours été un pays d'expression, rompt petit à petit avec ses titres francophones pour se tourner vers la presse pan-arabe et les chaînes en continu.

Dans ce petit pays démocratique du Proche-Orient où seulement 2% de la population lit régulièrement un journal, les journalistes viennent d'enterrer la version française d'al Balad, un des derniers journaux libanais en français. Quelques mois plus tôt c'était 'La Revue du Liban' (également francophone), le plus vieux journal du pays du cèdre qui disparaissait.

Si l'indétrônable 'L'Orient le Jour' résiste, celui-ci s'adresse surtout à une élite. Dans un style rédactionnel que même le journal 'Le Monde' n'ose plus, le dernier journal francophone libanais est malheureusement associé à un camp politique et religieux contrairement à al Balad qui était plutôt impartial.

En toile de fond ? La presse aux ordres des partis politiques et la chute spectaculaire de la francophonie.

INTERVIEW avec Nayla el Eid, journaliste libanaise, ancienne rédactrice en chef de la version française d'al Balad.

Fréquence ESJ: Pouvez-vous nous raconter l'historique de la version française d'Al Balad ?

NAYLA EL EID: Le quotidien Al Balad version française a été conçu en 2009, en format A4, sur le modèle de 20 minutes et Métro, que l'on connait en France. Le journal était vendu en supplément du quotidien Al Balad version arabe, qui existe depuis 10 ans. Puis, c'est en août 2010 que Al Balad français passe en format A3 et se vend à 2000 Livres libanaises (ndlr: 1€), comme tous les autres quotidiens présents sur le marché. Le concept était donc de permettre aux lecteurs de s'informer, en ayant accès à tout ce qui se passe au Liban, dans la région et dans le monde, aussi bien dans le domaine politique et économique, que culturel et social, le tout en près d'une vingtaine de minutes.

Fréquence ESJ: Al Balad avait-il réussi à faire sa place dans le paysage médiatique libanais ?

NAYLA EL EID: Al Balad version française avait réussi à se faire une place sur le marché du quotidien francophone au Liban, car à l'époque, il n'existait qu'un seul journal de ce type dans le pays, il lui fallait donc un concurrent. A noter toutefois qu' Al Balad ne s'est jamais considéré comme un rival, puisque le journal s'adressait surtout aux moins de quarante ans. De plus, ce qui a lancé Al Balad s'est son objectivité dans ses pages politiques loin de tout parti pris. Enfin, le quotidien a su se faire rapidement une place sur ce marché, grâce à des scoops, des entrevues exclusives, des analyses concrètes, mais surtout grâce à son concept qui lie parfaitement le format quotidien au format magazine.

Nayla El Eid

"La langue française se meurt au Liban"

Fréquence ESJ: Quelles sont les raisons de la fermeture d'Al Balad ?

NAYLA EL EID: Les raisons de la fermeture d'Al Balad français sont nombreuses. Mais il s'agit avant tout d'une erreur stratégique, marketing et commerciale. Dans un premier temps, le journal n'a pas bénéficié d'une campagne publicitaire en bonne et due forme, lors de son lancement en format A3. La campagne s'est limitée à un slogan "Ceci n'est pas un pays", ce qui a d'ailleurs provoqué le courroux et la raillerie des lecteurs. De plus, le quotidien n'avait pas de site internet propre à lui. Une erreur fondamentale, à l'heure où tout passe par le net et les réseaux sociaux. Al Balad version française a également été victime d'une mauvaise distribution. Les abonnés ne recevaient leur journal que trois fois sur sept, ce qui a amené certains à mettre un terme à leur abonnement. A cela s'ajoute les conséquences du Printemps arabe sur l'économie libanaise. Un facteur qui reste toutefois minime. Dernière raison, et non des moindres, la langue française se meurt au Liban.

Fréquence ESJ: Quel constat faites-vous de la francophonie au Liban ?

NAYLA EL EID: Au Liban, la francophonie va mal. Il fut un temps où le français dans notre pays, était presque devenu la langue maternelle, bien plus parlée que l'arabe. Mais aujourd'hui, davantage de personnes parlent l'anglais. Ce phénomène est notamment dû à l'usage d'internet et des réseaux sociaux, où la majorité des informations sont traitées en anglais. Mais il n'en reste pas moins que même dans les écoles, collèges et universités francophones au Liban, le français est mal enseigné. Certains étudiants en Littérature française par exemple, manquent incroyablement de vocabulaire, jusqu'au point de franciser des anglicismes, en d'autres termes, d'inventer des mots, basés sur l'anglais.

Fréquence ESJ: Pourquoi la francophonie est-t-elle en péril dans ce pays ?

NAYLA EL EID: A l'heure actuelle, si la francophonie au Liban est en péril, c'est parce que le français a une fausse réputation, celle de n'être réservé qu'à l'élite. Il est donc nécessaire de casser ces préjugés. Et puis, il n'y a pas assez d'outils nécessaires, permettant aux Libanais d'avoir facilement accès à cette langue. Et cela ne risque pas de s'arranger, puisque l'hebdomadaire francophone La Revue du Liban a mis les clés sous la porte le 1er octobre dernier, et Al Balad français a eu le même sort le 10 décembre 2011. Quant à la télévision, seule la chaîne Future news diffuse un journal de 30 minutes en français. Au niveau de la radio, quelques ondes émettent des émissions en français.

Fréquence ESJ: Êtes-vous optimiste pour l'avenir de la francophonie, avez-vous des projets au Liban ?

NAYLA EL EID: La francophonie au Liban est en péril et est même amenée à disparaître si l'Etat libanais, le ministère de l'Education nationale, l'OIF (l'organisation internationale de la francophonie), et l'AEFE (l'Agence pour l'enseignement du français à l'étranger) ne réagissent pas. Il ne suffit pas d'organiser les jeux de la francophonie, ni même de sommets de la francophonie, pour encourager l'usage de la langue française au Liban. Il est impératif d'en faire la promotion, à travers les médias, mais également au sein des institutions étatiques et de l'enseignement. Et mes projets s'inscrivent justement dans le cadre de la promotion de la francophonie au Liban, à travers la télévision. Je prépare en ce moment un concept, pour une émission de télé, mettant la francophonie à l'honneur. Reste à savoir si des investisseurs seront intéressés par la francophonie !

Nayla El Eid, française d'origine libanaise. Licenciée en Arts Plastiques de l'Université Paris I Panthéon-Sorbonne, maîtrise de l'EFAP communication Levallois Perret. Débuts en tant qu'attachée de presse, puis départ de Paris pour Beyrouth, il y a 7 ans. Reporter à Télé Liban, puis pigiste pour plusieurs magazines avant de devenir présentatrice et rédactrice en chef du journal télévisé en français de Future TV, une télévision appartenant à la famille Hariri (famille politique libanaise pro-occidentale et anti-syrienne). Enfin, rédactrice en chef du quotidien Al Balad.

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