Binationaux en Algérie: merci la France ?

Algérie - Arménie - 20140531 - Algérie

FOOTBALL - La Coupe d’Afrique des Nations (CAN) commencera samedi à 17 heures en Guinée Equatoriale. Après une coupe du monde exceptionnelle, l’Algérie fait office de grand favori. Cependant cette équipe est souvent montrée du doigt : plus de la moitié des joueurs ont à la fois la nationalité algérienne et française. Retour sur un système qui fait les beaux jours de la sélection des fennecs.

Grandiose face à l'Allemagne en huitième de finale de la Coupe du Monde 2014, l'Algérie a ravi ses supporters. A la veille du début de la CAN, les fennecs sont d’ailleurs les grands favoris de la compétition. Mais l'équipe d'Algérie n'est pas tout à fait comme les autres : 16 joueurs sur 23 sont binationaux. C'est un fait : la sélection algérienne se compose de plus en plus de joueurs nés en France.

Les raisons qui poussent ces joueurs à porter les couleurs du pays de naissance de leurs parents sont multiples. Les supporters ont leur avis et invitent à la réflexion. Comme Anis Houfani, 23 ans, Algérien né à Sétif, il est arrivé en France il y a 4 ans pour ses études d'architecture. Fervent supporteur des Fennecs, il est la voix d'un soutien sans complexe pour cette sélection hybride. « La plupart des gens voit ça comme quelque chose de positif dans le sens où, la sélection est de nouveau compétitive grâce à ça. Cet été, le monde entier a parlé de l'Algérie, en bien, grâce au football. En Algérie c'était incroyable cet engouement ». Pour Anis la question de la légitimité des binationaux ne se pose pas tant l'engagement des joueurs est total, « les gens sont heureux de voir cette génération qui est forte sur le terrain, et donne tout pour le maillot algérien. Il suffit de regarder les matchs, personne ne triche. A partir de là, je ne vois pas ce que ça change si le mec est né à Setif ou à Sarcelles. »

« Il faut que vous sachiez que je suis d’abord algérien dans ma tête »

Fayçal est un étudiant français dont les parents sont nés en Algérie. Il souligne le cercle vertueux du moment : '' L’Algérie de plus en plus en vue au niveau mondial apporte évidemment beaucoup plus de visibilité pour les joueurs qui peuvent décrocher des contrats dans des clubs européens.'' Fayçal est français mais son père est lui né en Algérie. Et il ne remet pas en question la légitimité de cette génération chez les Fennecs: ''Les joueurs communiquent dès le départ sur leur fierté à porter le maillot algérien. Le patriotisme est inné en Algérie, la fierté se transmet et reste la motivation première des joueurs.'' Un sentiment d'unité se dégage donc de ces témoignages. Reste à savoir si la perception supportrice reflète la pensée sportive.

" Il faut que vous sachiez que je suis d'abord Algérien dans ma tête. Si le sélectionneur m'appelle, je répondrai oui sans aucun problème. Cependant, si je viens, c'est uniquement pour jouer en équipe A, pas en Espoirs ou quelque chose dans le genre " déclarait en 2010, l’actuel joueur du SC Bastia Ryad Boudebouz, au journal sportif algérien Le Buteur. Boudebouz, 24 ans, né à Colmar de parents algériens, fait partie de cette nouvelle génération confrontée à une concurrence toujours plus forte dans le monde du football. Ajoutez à cela le débat récurrent sur l’identité nationale, ainsi qu’une certaine stigmatisation de l’Islam et les voilà partis.

Un climat, que ne ressentait pas il y a une quinzaine d’années, l’international algérien Habib Bellaïd (28 ans). Formé à l’INF Clairefontaine, référence de la préformation des footballeurs en France, l’actuel joueur du CS Sfaxien, en Tunisie, confiait dans l’émission Enquête de foot sur Canal + : « Je suis arrivé en 1999 à l’INF. Pendant que j’y étais, ils (Les Bleus) ont gagné le championnat d’Europe (2000). Il y avait une grosse magie ! Un effet France extraordinaire ! Cet effet a disparu, encore plus après ce qu’il s’est passé en 2010 (Grève des joueurs de l’équipe de France lors de la Coupe du monde en Afrique du Sud) où les gens se sont détachés de l’équipe nationale. […] Le joueur a besoin de sentir cet amour aussi. Il vient jouer pour son pays mais si son pays ne l’aime pas, c’est compliqué. » Malgré son passage à Clairefontaine et ses huit sélections en équipe de France Espoirs, Bellaïd n’a jamais percé dans un grand club européen. Entre difficultés sportives et sentiment de rejet, les descendants d’immigrés cherchent à renouer avec leurs racines ou celles de leurs parents.

Un choix de carrière ? La carrière d’un joueur se déroulant en moyenne sur une quinzaine d’années, les raisons poussant un Français à opter pour la sélection algérienne restent, pour une grande majorité, économique et sportive. «Les deux seuls Franco-Algériens qui jouent en équipe de France (Karim Benzema au Real Madrid et Samir Nasri à Manchester City), sont dans des grands clubs. », relevait Rafik Djebbour, attaquant algérien de l’APOEL Nicosie, sur le site internet Slate.fr

Entre quelques sélections en équipe de France A pour les plus chanceux et devenir une star en Afrique, disputer la CAN, voire une coupe du monde et profiter de cette exposition, le choix paraît simple. Révélé aux yeux du grand public, depuis le dernier Mondial 2014 au Brésil, l’actuel milieu de terrain du FC Porto, Yacine Brahimi a expliqué son choix, dans un entretien accordé à l’Equipe : « J’ai fait toutes les équipes de France de jeunes jusqu’aux Espoirs, la France m’a beaucoup donné. Mais je suis arrivé à un moment où, pour moi, pour ma famille, ça comptait énormément de jouer pour l’Algérie, pour mon pays d’origine. C’était un choix de cœur, tout simplement. Même si j’en suis arrivé là grâce à la formation française, ça ne fait pas de doute. J’assume totalement ce choix ». Alors que le joueur évoque un choix du cœur, un célèbre proverbe algérien rappelle : « il vaut mieux avoir un destin comparable à celui de Zinedine Zidane avec l’équipe d’Algérie que de connaître le sort d’un Camel Meriem (3 sélections en équipe de France) avec les Bleus ».

Mais cette avalanche de retours est surtout le fruit d’une politique insufflée par la fédération Algérienne (FAF) depuis une dizaine d’années. En effet, l’Algérie a lourdement insisté pour changer les règles des sélections. En 2009 la FIFA craque sous la pression de la Confédération africaine de football (CAF) emmené par la fédération algérienne et ouvre la porte aux binationaux. Aujourd’hui les footballeurs peuvent changer de pays tant qu’ils n’ont pas joué un match officiel avec l’équipe A. Les joueurs peuvent même participer à un match amical avec une sélection et changer par la suite, à l’image de Diego Costa. Le natif du Brésil a joué deux matches amicaux avec la Seleçao avant de choisir la sélection espagnole. Cette nouvelle réglementation est fortement décriée par les nations à la pointe de la formation. Le directeur technique national du football français, François Blaquart, s’est d’ailleurs insurgé dans les colonnes du Monde : « La FIFA s'est copieusement vendue aux nations africaines. Ce sont des enjeux électoraux. Ces pays se sont débrouillés pour qu'il y ait beaucoup plus de souplesse et d'ouverture au niveau de la réglementation. » Et le problème se pose en France plus qu’ailleurs. Les centres de formation français comptent 50% de binationaux, dont une bonne partie d’Algériens.

Une mécanique bien huilée

Avec 14 joueurs nés en France, l’Algérie comptait le plus gros contingent de binationaux au mondial brésilien. Pour arriver à un tel résultat, la fédé algérienne a mis en place un important mécanisme qui se déroule en trois phases : 1, la détection. Dans tous les centres de formation français, la nationalité des joueurs est scrutée dès le plus jeune âge. Il suffit d’un père ou d’une mère né en Algérie pour déclencher une observation quasi symptomatique du joueur. Un repérage pas toujours officiel comme le reconnaît le président de la FAF Mohamed Raouraoua : « Une structure est à la charge de repérer les talents et de les suivre au niveau de leurs clubs nonobstant les demandes directes émanant des joueurs eux-mêmes ».

Après cette première phase, commence alors la deuxième étape : la séduction. Les joueurs nous font tous croire que l’Algérie était leur premier choix. Mais quand ils jouaient dans les équipes de jeunes sous les couleurs françaises, ils ne pensaient pas forcément à rejoindre la sélection algérienne. La FAF a donc mis en place une cellule pour attirer ces jeunes footballeurs. Des recruteurs rémunérés par la fédé des fennecs sillonnent la France pour présenter des projets de carrière internationale. Et les joueurs le savent, une visibilité mondiale augmente leur valeur et leurs possibilités d’évolution. Sous couvert d’anonymat, ces recruteurs avouent utiliser des arguments émotionnels. Jouer sur l’affectif en les renvoyant à la fierté de leurs parents ou même du pays pèse souvent dans la balance.

Vient ensuite la dernière étape : l’intégration. Tout est organisé pour que le joueur se sente chez lui. Présents que quelques jours par an sur le continent Africain, ses joueurs connaissent souvent très mal la culture algérienne. La fédération a fait le choix « d’européaniser » et même « franciser » sa sélection. L’organisation et la préparation sont calquées sur les équipes européennes. La FAF a pour cela donné la priorité à un coach français : Christian Gourcuff. L’ancien entraîneur lorientais connaît très bien les joueurs algériens évoluant en ligue 1. Il a notamment côtoyé Mehdi Mostefa à Lorient qu’il retrouve aujourd’hui en sélection.

Les bons résultats de l’Algérie s’appuient en grande partie sur le travail de sa fédération, qui a su motiver des joueurs franco-algériens. Mais si les fennecs veulent continuer à progresser il faudra développer leurs centres de formation et leur championnat. « Le développement et la formation en Algérie sont des tâches de longue haleine qui figurent dans les plans de notre fédération » avouait Mohamed Raouraoua dans les colonnes du Monde. Car même si de très bons joueurs choisissent finalement l’Algérie, les plus grands footballeurs à l’image de Zidane ou de Benzema finissent chez les bleus. Pas d’inquiétude, donc pour notre équipe nationale. 

Crédits photo : Wikimédia/Clément Bucco-Lechat