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Des planches aux plateaux de télévision, Darren Tulett est resté un comédien dans l’âme

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INTERVIEW - Nos journalistes ont rencontré le très énergique présentateur de BeIN Sports, Darren Tulett. Une occasion pour lui de retracer son parcours et de revenir sur sa carrière aussi riche que fascinante dans le journalisme de sports.

Fréquence ESJ : Vous avez joué à seulement 14 ans dans la pièce The Royal Hunt of the Sun. Est-ce que le théâtre a été une aide pour vous à cette époque ? Est-ce toujours le cas aujourd’hui ?

Darren Tulett :  Bien sûr ! Quand j’étais au collège, on devait choisir une option par trimestre entre théâtre, cuisine et charpenterie. J’ai pris théâtre, car on pouvait, lorsqu’on jouait, retirer nos uniformes d’écoliers. Pour nous, c’était une vraie libération ! Et avec le recul, je me dis que j’ai eu beaucoup de chance de tomber sur un directeur d’école aussi ouvert d’esprit. C’est d’ailleurs lui qui m’a mis en contact avec le directeur du théâtre de Brighton. Ainsi, pendant deux semaines, j’ai joué sur scène avec de vrais comédiens que je voyais d’habitude à la télévision. Le théâtre offre une certaine aisance à l’oral devant un public. Mais le plus important, c’est qu’il te donne confiance en toi dans ce monde de brute. La confiance : quand on en a trop, c’est un défaut, mais quand on en a juste assez alors on peut devenir un super journaliste.

Après le lycée, vous étudiez à l’université de Manchester Polytechnic, et c’est là que vous choisissez de devenir journaliste. Seulement, vous vouliez faire du journalisme politique. Pourquoi avoir changé en cours de route ? Est-ce que vous regrettez parfois de ne pas être allé au bout de cette envie ? 

L’idée du journalisme était une perspective qui me plaisait depuis que j’étais au collège, car je militais beaucoup. Un jour, quand j’étais au lycée, un examinateur est venu pour observer nos dossiers et identifier nos projets d’avenir. Quand je lui ai dit que je voulais devenir journaliste, il m’a regardé, a souri, puis m’a répondu : « Tu as pensé à l’armée ? ». Ce jour-là, je me suis dit : « Mais quel fils de… ! Je vais lui montrer ». J’étais le tout premier de ma famille qui mettait les pieds dans une université. Au début, j’ai cru arriver dans un monde d’intellectuels, mais finalement les autres jeunes étaient tous aussi branleurs que moi. Je n’ai pas pu valider ma première année, car j’ai loupé mes examens à cause de l’hépatite B. La deuxième année non plus, car on m’a élu directeur du syndicat étudiant de mon université. Je travaillais à plein temps. Ensuite, je dirais que c’est la vie qui m’a écarté de ma route, mais j’y suis revenu rapidement.

Fin 1988, vous partez pour la France avec un ami. Qu’est ce que vous cherchiez de l’autre côté de la Manche ? Est-ce que la barrière de la langue a été difficile à franchir ? 

En réalité pas grand-chose en ce qui me concerne. Mon ami avait des projets solides, il n’est d’ailleurs jamais retourné en Angleterre depuis. Moi je n’avais pas de plan de carrière. On avait un toit, un boulot et on draguait des Françaises dans des bars. Personnellement, après avoir essuyé un refus chez Macdonald, je suis devenu professeur d’anglais pour l’institut Berlitz puis pour l’institut Gustave Roussy. Dans la vie de tous les jours, j’ai eu beaucoup de mal à apprendre le français. J’avais même du mal à comprendre quand mes petites amies françaises voulaient me quitter. Au début, j’avais l’impression d’être face au mur infranchissable de la langue. Je pense que c’est le cas pour tous les étudiants qui partent à l’étranger, pourtant c’est une expérience enrichissante et qui montre votre débrouillardise. Moi quand je regarde des CV, je relève en premier ceux qui ont eu le courage de vivre tout seul à l’étranger. C’est très valorisant dans le monde professionnel.

Pourquoi décidez-vous de retourner à Brighton en 1995 ?

J’ai rencontré celle qui deviendra ma future femme. Elle m’a fait comprendre rapidement que ma petite vie de pacha ne pouvait plus durer ; j’avais déjà plus de 28 ans. Je retourne donc à Brighton avec elle, et sous le bras un Bac+0, une petite expérience de prof d’anglais et de barman. Forcément, j’ai fini au chômage pendant six mois. J’avais la ferme intention de devenir journaliste, mais la BBC m’a refusé. J’ai trouvé une petite activité bénévole. Elle consistait à co-présenter une petite émission de radio locale qui couvrait le festival de Brighton. Même si je n’étais pas payé cela me donnait un truc à faire.

Au-delà de l’amusement, que vous a apporté cette expérience ? 

Des contacts ! Il y avait des anciens journalistes à la retraite sur cette radio, ainsi que des plus jeunes comme moi qui cherchaient du boulot. Un jour une amie est arrivée à la radio, elle avait l’air toute pimpante. Je lui ai demandé pourquoi, et elle m’a répondu qu’elle avait un entretien d’embauche. Le câble venait d’arriver à Brighton, donc une chaîne de télévision locale allait se créer. Mon amie m’a convaincu de l’accompagner alors que je n’avais aucune expérience à la télé. Quand je me suis retrouvé face au gars, je lui ai raconté n’importe quoi. Avec le recul je me dis qu’il a dû découvrir que je mentais, seulement c’est mon culot qui l’a impressionné. J’étais payé pour partir en reportage avec un cadreur qui n’était pas plus professionnel que moi. On faisait des sujets et des tournages rocambolesques. Si je pouvais les retrouver, je serais tellement content. 

"Contrairement à certains confrères, je trouve qu’il n’y a pas de routine dans le travail de journaliste"

Et vous arrêtez cette émission lorsque vous commencez à travailler pour Bloomberg News ? 

C’est ça ! Un mois seulement après avoir débuté mes reportages je trouve une petite annonce dans The Guardian, mon journal de prédilection. Il fallait avoir une bonne connaissance des sports majeurs, parler au moins deux langues et avoir deux ans d’expérience. Je me suis dit : je connais tout du sport, je parle français ; j’ai 2/3, pourquoi ne pas essayer ? J’ai très clairement étoffé ce que j’avais fait pour la radio et la télévision de Brighton et je me suis inventé une carrière. Je n’avais rien à perdre et j’ai tout gagné, car j’ai finalement été embauché comme journaliste sportif à Bloomberg News. J’ai eu de la chance de chercher du travail à l’époque où il n’y avait pas Google pour se renseigner sur les gens. Sinon j’étais foutu !

Avec ce nouveau poste à Bloomberg, vous aviez atteint votre but de devenir journaliste en presse écrite et dans un domaine qui vous plaisait. Pourquoi êtes-vous reparti en France ? 

Comme un joueur de football, je voulais un nouveau contrat dans un nouveau club. Ce club c’était ma femme enceinte. Elle commençait à avoir le mal du pays et voulait accoucher en France. À cette époque, Bloomberg était en pleine expansion. L’agence de presse recrutait des pointures du journalisme pour former les plus jeunes. Il y avait des bureaux à Londres, New York et aussi à Paris, mais pas de poste fixe pour le sport. Je devais absolument tenter ma chance. Nous étions en 1997 et donc à un peu plus d’un an de la Coupe du monde. J’ai sorti cet argument à mon chef, en lui rappelant que je parlais bien français et que j’avais des contacts là-bas. Mais il n’a pas voulu me laisser partir. J’ai donc pris rendez-vous avec le grand directeur de Bloomberg. Une fois terminé, il me regarde et me demande : « Si je dis non, tu fais quoi ? ». Évidemment, j’aimais mon travail à Bloomberg et je ne voulais pas partir pour me retrouver au chômage alors que ma femme était enceinte. Pourtant, je lui ai répondu que je m’en irais en le remerciant pour l’expérience passée à ses côtés. Alors il m’a fixé, puis m’a dit en souriant : « C’est bon, fais ta valise. Tu vas à Paris. » Heureusement, car je pense que même si ma femme avait serré les jambes, elle n’aurait pas pu garder le bébé dans son ventre jusqu’à la coupe du monde.

Vous avez couvert les coupes du monde 1998 et 2002 ainsi que les Euros 2000 et 2002 pour Bloomberg. Qu’est-ce qui changeait dans votre travail entre l’Angleterre et la France ? Est-ce que le football vous a lassé à un moment ?

Non jamais. C’est mon sport préféré et ça le restera toute ma vie. Contrairement à certains confrères, je trouve qu’il n’y a pas de routine dans le travail de journaliste. Après, au-delà des congés payés, le rythme de travail était très dur. On n’avait pas, comme les journalistes de L’Équipe, trois matchs par semaine avec un chauffeur. Non. On avait en moyenne un match par jour à couvrir et un papier à rédiger pour le lendemain. C’était épuisant, mais j’aimais ça.

"L’année 1999 a été fantastique pour moi. (...) J’ai tissé un lien assez fort avec Armstrong cette année-là."

En France on parle souvent de « neutralité » du journalisme. Est-ce que c’est aussi le cas en Angleterre ?

On n’en parle pas car on l’applique beaucoup plus qu’en France selon moi. Les journalistes anglais sont plus mesurés. Par exemple, jamais un commentateur sportif britannique ne pourra dire « C’est bon je peux mourir après ça » comme Thierry Roland a pu le faire en 1998, après la victoire de la France à la Coupe du monde.

Vous avez également couvert six éditions du Tour de France. Quel est votre souvenir le plus marquant sur ces six éditions ?

L’année 1999 a été fantastique pour moi. Le cyclisme était en pleine implosion, il y avait des suspicions de dopage partout. Armstrong était arrivé quatrième, deux ans auparavant, lors du Tour d’Espagne. Il était très bon, mais il n’arrivait pas à dépasser le seuil pour atteindre les meilleurs mondiaux. Il revenait d’un cancer des testicules aussi. Armstrong était à lui seul une belle histoire américaine. On ne savait pas à l’époque qu’il avait triché pour gagner son premier Tour de France. Je prends contact avec son équipe et je fais une courte interview de lui. J’ai diffusé mon écrit l’avant-veille du départ de la première étape du Tour. Ce papier a sûrement été mon plus grand succès à Bloomberg, j’ai été repris par tous les autres médias. En réalité, j’ai tissé un lien assez fort avec Armstrong cette année-là. La conférence de presse avant le départ du Tour devait avoir lieu le vendredi. Mais puisque les Américains ne font rien comme les autres, ils voulaient la faire le jeudi. Le traducteur n’étant pas arrivé, c’est moi qui aie traduit les questions du français à l’anglais et de l’anglais au français entre Armstrong et mes confrères journalistes. Armstrong commençait à bien m’aimer et son équipe aussi. Il savait que je m’y connaissais en vélo depuis l’interview que j'avais faite de lui. Ainsi j’ai eu par Bloomberg l’exclusivité sur l’info du Tour. Et par Armstrong, l’exclusivité sur ses réactions après les étapes et surtout après sa victoire.

Avec cette expérience hors du commun, vous n’avez jamais été invité sur un plateau de télévision ou sur une émission de radio pour parler de cyclisme ?

Non, ça ne m’est jamais arrivé. Je pense que le cyclisme a trop d’ampleur pour qu’on me prenne comme consultant. Il y a des spécialistes en cyclisme, mais pas en cyclisme britannique. Alors qu’avec le football je pouvais parler de la Premier League comme un journaliste certes, mais surtout comme un journaliste anglais. Ma différence aurait pu être une faiblesse, mais je l’ai cultivé pour mieux l’exploiter. Je suis devenu Mr Premier League. Certains me surnomment aussi Darren d’Angleterre.

Pierre-Louis Basse vous invitait sur Europe 1 pour l’émission Europe Sport. Selon vous, est-ce que c’est cette différence qui l’a poussé à vous recommander auprès d’Hervé Mathoux sur Canal + ?

Je ne vois pas d’autres explications. Hervé cherchait des chroniqueurs étrangers pour parler des autres championnats sur l’Équipe du Dimanche. Il soupaitait quelqu’un qui savait tout sur le football anglais, même sur les petits clubs peu connus. Il voulait aussi avoir quelqu’un qui pouvait se moquer de l’Angleterre et qui était légitime de le faire. Quoi de mieux qu’un anglais à la langue bien pendue ? Donc j’ai essayé de paraître le plus anglo-saxon possible : je forçais sur mon ton et mon accent et je m’habillais à la manière des dandys britanniques. On ne va pas se mentir… si je suis en France depuis plus de 30 ans, c’est que je ne suis pas autant attaché à mon pays que ça. Je ne suis pas le patriote que je laisse voir en réalité. Mais entre la France et l’Angleterre ce sera toujours l’Angleterre !

Mais étiez-vous autorisé par Bloomberg à faire tous les dimanches soirs une émission de télévision ?

C’était ma petite pige illégale du dimanche, je n’avais absolument pas le droit de faire ça. Pendant plus d’un an, j’ai caché à mes employeurs et à mes collègues de Bloomberg que je faisais cette émission. Aucun d’eux ne regardait la télévision française. Au bout de dix-huit mois à mener cette double vie, une collègue vient me voir et me montre un portrait de moi que le magazine So Foot avait réalisé. À partir de ce jour, je me suis dit qu’il fallait que je régularise ma situation, car cela devenait trop risqué. Je pouvais perdre mon job si je me faisais attraper par un de mes patrons. 

"Dans une émission de foot, on préfère voir des buts plutôt que la gueule des présentateurs"

Michel Denisot était patron de la rubrique sport à Canal + à ce moment-là. Comment a-t-il fait pour vous persuader de le rejoindre ?

Je l’ai plus convaincu de me garder. Je lui ai menti à moitié en lui disant que Bloomberg n’acceptait plus que je fasse l’Équipe du dimanche. En soi ce n’était pas faux, car effectivement Bloomberg ne voudrait jamais que je fasse ça, mais en réalité ils n’étaient pas au courant. Alors il m’a dit que je devais quitter mon agence de presse pour aller à Canal, mais à plein temps. Il a même ordonné à la RH de me faire signer chez eux. Ainsi j’avais toutes les cartes en main pour décider de la durée et de la valeur de mon contrat. J’avais même répété la scène avec des potes pour être sûr de ne faire aucune erreur.

Lors de votre passage vous avez créé et présenté plusieurs émissions comme Fabulous Sport ou encore Match of ze Day. Concrètement, comment ça se passe quand on propose une idée d’émission ? Quels sont les moyens mis à votre disposition ?

Au début, on te demande de pitcher ton émission au patron de la chaîne ou du service. Par contre, tu ne sais pas de quels moyens tu disposeras à l’avance. Quand je me revois présenter, sur de vieilles images, Fabulous Sport, je me demande pourquoi ils ont accepté que je fasse un truc pareil. J’étais trop naïf et pas assez dynamique. Mais Match of ze Day reste un de mes plus beaux travaux à Canal. Déjà, j’ai été plus malin pour faire passer ma proposition. Le président de Canal, à l’époque, était Cyril Linette. Je lui ai proposé une petite émission au format élastique qui serait tournée avec une seule caméra sur le même plateau que Jour de Foot. Il a sauté sur l’occasion ! En plus, je savais qu’il aimait les petits lancements rapides, et qu’il voulait voir plus d’émissions avec une majorité d’images supportées par des commentaires. Lui et moi étions d’accord : « Dans une émission de foot, on préfère voir des buts plutôt que la gueule des présentateurs. »

Vous semblez mélancolique quand vous évoquez ces petites émissions caustiques. Vous pourriez en refaire une sur BeIN Sport ?

Non aujourd’hui je ne peux plus faire ce genre de petits jeux rigolos. Jouer le clown à 52 ans, ce serait triste …Aujourd’hui, à BeIN j’ai de nouvelles responsabilités. J’aime transmettre ma passion. J’adore ce métier pour cela. C’est comme un joueur de football. Il vous dira toujours qu’il se sent meilleur, confiant et que le jeu lui paraît plus naturel quand il a travaillé.

En ce qui concerne le Brexit, pensez-vous qu’il puisse nuire à la Premier League ?

Ça va être terrible pour le championnat. Les droits de télévision pourraient être diminués et les démarches pour les transferts vont être plus complexes. C’est un résultat qui me chagrine profondément. Le pire dans cette histoire c’est que les gens ne savaient pas vraiment pourquoi ils votaient. Cela n’a rien à voir avec ce que l’on voit aujourd’hui. Et puis, on a l’impression que le gouvernement prétend que l’ensemble des Britanniques était pour ce referendum. Alors que c’est faux ! Pour l’administration je suis parti du Royaume-Uni depuis trop longtemps. Je n’ai pas eu le droit de voter…

Pour revenir à des thèmes un peu plus légers, quels sont vos pronostics pour l’équipe d’Angleterre en vue de la Coupe du monde ?

Je pourrais vous dire qu’on va gagner avec une facilité déconcertante. Sauf que j’ai regardé le football ces dernières années. On a été éliminé par l’Islande à l’Euro donc bon… si on arrive à sortir du groupe c’est déjà bien. Avant on avait Lampard, Gerrard et Beckham dans le même milieu de terrain et on ne gagnait pas. Comment pourrait-on le faire aujourd’hui ?                              

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