Bayeux, capitale internationale de la liberté de la presse

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REPORTAGE - Lancé le 5 octobre 2020, la 27e édition du Prix Bayeux-Calvados-Normandie s’est conclue en beauté avec la soirée de remise des prix, organisée samedi 10. Les spectateurs, moins nombreux en raison de l’épidémie de Covid-19, ont pu découvrir les dix lauréats de ce concours.

À travers le masque, le sourire des organisateurs se devinait à l’occasion de la soirée de remise des prix. Cette 27e édition du Prix Bayeux-Calvados-Normandie, qui aurait pu être annulée en raison de l’épidémie de Covid-19, se révèle être un exemple de détermination et d’organisation en temps de crise sanitaire. Le format « plus restreint » selon le maire de Bayeux, n’était pas minimaliste pour autant : « Nous avions envie de rendre un hommage à la profession » a déclaré Patrick Gomont. Les conflits ne se sont pas arrêtés pendant les mois de confinement. Par conséquent, le coronavirus n’aura pas eu raison du prix qui récompense les reporters de guerre.

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Ed Vulliamy, président du jury, adossé à la stèle qui rend hommage aux reporters de guerre tués dans des zones de conflits en 2020. Géraud Bosman / RFI

« Nous devons choisir entre l'excellent et le meilleur de tous »

Une trentaine de grands reporters se sont réunis les 9 et 10 octobre pour établir le palmarès 2020 du Prix Bayeux des correspondants de guerre dans les catégories photo, presse écrite, radio et télévision. Pour présider les travaux du jury, le grand reporter Ed Vulliamy a fait le déplacement en Normandie. La plume de The Guardian et de The Observer a été correspondant de guerre en Irlande du Nord, en Bosnie ou encore en Irak. Récompensé à plusieurs reprises, il a notamment reçu le Prix Amnesty International pour son engagement en faveur des droits de l’homme. Son engagement tout au long de cette semaine aura aussi été remarqué : « c’est l'un des présidents les plus impliqués de l'histoire de ce prix » a déclaré à deux reprises Nicolas Poincaré, qui présidait la soirée de clôture. Ed Vulliamy n’a pas caché son admiration pour le Prix Bayeux : « Cela représente la cérémonie des Oscars dans notre métier ». Mais les décisions difficiles à prendre n’avait rien à envier à la cérémonie Américaine : « Ce qui est formidable dans les délibérations, c'est qu'il n'y a pas de notion de bon ou de mauvais : nous devons apporter un jugement, impossible par définition. Nous devons choisir entre l'excellent et le meilleur de tous ». Dix reporters de guerre au total ont ainsi reçu un premier prix pour leur travail dans les zones les plus risquées au monde.

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 27e cérémonie de remise de prix des correspondants de guerre. NF

Dix oscars du reportages de guerre

Sous le chapiteau dressé sur la place Gauquelin-Despallières, non loin du célèbre musée de la Tapisserie de Bayeux, 1000 spectateurs (contre 1500 habituellement) étaient réunis pour rendre hommage au travail des correspondants de guerre. L’Afghanistan était à l’honneur lors de cette cérémonie : « C’est une façon de montrer aux Afghans que le monde a conscience de leur souffrance » a déclaré Sonia Ghezali (RFI) qui, avec Shahzaib Wahlah (France 24), a remporté le prix dans la catégorie radio. Les quatre minutes d’écoute du reportage ont glacé le public. Les deux journalistes de Radio France Internationale l’ont tourné dans une maternité afghane, le 13 mai 2020, attaquée la veille par des hommes armés. Ils ont tué les mères et blessé par balles des nouveaux nés. Quatre minutes intenses au milieu de pères venus réclamer leurs bébés. Un médecin témoigne dans le reportage : « Des terrains de guerre, j’en ai connu, mais qu’on tire sur des nouveaux nés et qu’on tue les mères à peine remise de leur accouchement, c’est un palier de plus dans l’escalade de la violence ». L’Afghanistan en son mais aussi en images, comme le montre Lorenzo Tugnoli dans « Afghanistan, la guerre plus longue ». C’est une série de portraits de combattants, majoritairement en noirs et blancs, qu’il a effectué pour le Washington Post, qui lui a valu le premier prix photo.

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 Groupe de combattants Talibans dans la province de Nangarhar en Afghanistan. Lorenzo Tugnoli / WP

Seul deux lauréats étaient présents pour recevoir leur trophée. Allan Kaval (Le Monde) n’en faisait pas partie. Le journaliste, qui a remporté le trophée presse écrite pour son reportage sur la mort lente des jihadistes de l’Etat Islamique dans une prison syrienne, est hospitalisé depuis le 2 octobre à Paris. Il a été blessé grièvement, tout comme le  photographe Rafael Yaghobzadeh qui l’accompagnait, par un tir de roquette dans le village de Martouni, au Haut-Karabakh. Le Prix Bayeux des correspondants de guerre est aussi l’occasion de rappeler la dangerosité de ce métier et les risques que prennent les journalistes pour tenir les populations informées.

Un lieu d'échange autour du journalisme, de la liberté de la presse

Autre moment fort de la soirée, la diffusion du reportage « Les familles ouïghoures ». Signé John Sudworth et Wang Xiping pour la BBC, il montre les conditions de vie effroyable de cette population musulmane habitant la région autonome ouïghoures du Xinjiang en Chine. Il décroche deux prix : celui du format court et le prix des lycéens et apprentis. Les deux journalistes, présents par visioconférence depuis les bureaux de la BBC à Pékin, étaient extrêmement fiers d’avoir reçu ce prix pour un sujet "aussi complexe". Mettre en lumière des sujets inconnus du grand public, c’est aussi le rôle des reporters de guerre. Le Prix Bayeux, lui, montre « qu’après plus d'un quart de siècle d'existence, cet évènement a fait plus que démontrer l'intérêt du public, des professionnels et du monde enseignant pour l'actualité internationale et pour le métier de reporter de guerre » explique le maire de Bayeux. Après avoir fait ce constat, il a dévoilé les ambitions futures de la compétition : « Faire de Bayeux la capitale internationale de la liberté de la presse, ce projet prend forme et pourrait connaître une avancée décisive dans les semaines qui viennent » a assuré Patrick Gomont. Pour clôturer la soirée, Ed Vulliamy a chanté « Bella Ciao », en référence au documentaire de Suzanne Allant (1er prix TV grand format), dans lequel un jeune Syrien prend sa guitare pour entonner cette chanson. "En temps de guerre, il y a plein de moments qui n’ont rien à voir avec la guerre", a déclaré le président du jury.

 

Photo : Patrick Chauvel

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