La tour maudite de la cité Paul-Eluard à Bobigny

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REPORTAGE - « C’est une tour maudite ! Chaque mois, il se passe quelque chose », lance en pleurs Sarah, résidente au 20 rue Paul-Eluard à Bobigny. Au lendemain de l’incendie mortel qui a causé la mort de quatre personnes jeudi 27 décembre, les locataires, accablés, se croisent dans la sombre cage d’escalier dont l’air est irrespirable. Les murs fuligineux et les marches recouvertes de suie renvoient à une scène de film d’horreur.

 

Les trois ascenseurs sont condamnés. « Nous sommes en deuil », glisse sotto-voce une habitante essoufflée. Les lampes torches et les lumières des téléphones guident les pas prudents de ceux qui montent et descendent, parmi les dix-huit étages, de cet immeuble géré par le bailleur social Seine-Saint-Denis Habitat. Il est entre 20h30 et 21 heures, jeudi 27 décembre, quand un incendie se déclare dans un appartement situé au premier étage. Pris de panique, ses locataires fuient laissant la porte ouverte. « C’étaient des cris déchirants d’une mère », se souvient Hélène qui lève les yeux au ciel. Au même moment, une habitante du neuvième étage, accompagnée de ses deux filles, descendent par l’ascenseur. Mais, celui-ci se bloque au 1er étage et piège les trois victimes. A l’extérieur, les flammes et les fumées toxiques gagnent les parties communes des dix-huit étages de la tour HLM.

Elle m’a dit « Au secours! Je suis coincée avec mes filles au premier. Elles toussaient, elles criaient, elles hurlaient. » Sonia*, locataire du deuxième étage.

Le soir du drame, Sonia qui vit au deuxième étage est alertée par les cris de détresse des trois victimes bloquées, au 1er étage, dans l’ascenseur. « Elle m’a dit « Au secours! Je suis coincée avec mes filles au premier. », témoigne la jeune locataire, « elles toussaient, elles criaient, elles hurlaient. » Sonia établit un contact : « J’ai essayé de rassurer la mère comme j’ai pu » avant de courir à la fenêtre avertir les pompiers. « Mais, il était trop tard ! », se désole t-elle. « Le mari a tenté de leur venir en aide », raconte Asma au quatrième étage. D’après les témoignages du voisinage, celui-ci aurait été le premier à ouvrir les portes de l’ascenseur, avant d’être grièvement blessé et finalement évacué. Asma ne décolère pas. Elle a vu les corps sans vie des victimes étendues devant « La tour maudite ». « Je n’ai plus envie de rester », gronde cette mère de famille qui paie 550 euros de loyer pour un F2. Elle l’assure : « Je viens récupérer des affaires et nous allons, un temps, chez ma mère. » Dans la pénombre de la cage d’escalier, Sarah, émue aux larmes, promet : « Ne plus jamais prendre ces ascenseurs. »

 

Le deuxième incendie en cinq mois

Ici, pas d’extincteur en vue et l’immeuble est dépourvu d’alarme incendie. Quant aux détecteurs de fumée, les locataires du deuxième étage sont formels : « Ils n’ont pas sonné », quand certains affirment : « Ne pas en posséder, tout court. » Déjà en août dernier, un incendie s’était déclaré au septième étage du même immeuble, sans faire de blessé. « Cela va prendre quinze jours ou une semaine pour tout nettoyer », informe le seul employé, d’une société de prestation de services, présent dans la cage d’escaliers. « Je suis restée deux heures confinée dans mon appartement avec mon mari hémiplégique », déclare Agnès qui vit au dixième étage. Elle descend lentement les escaliers en s’appuyant sur la rampe puis sur sa jambe gauche. C’est en ouvrant la fenêtre de sa cuisine que Agnès et sa sœur aperçoivent « de la fumée qui monte ». Leurs cris alerteront les étages supérieurs.

« Toute ma famille a été, au moins une fois, coincée dans l’un des trois ascenseurs » Ryan, locataire du 2e étage.

Devant le 20 rue Paul-Eluard, les badauds jettent un œil grave aux fenêtres ouvertes du premier étage. Brûlé mais debout, un lit superposé d’enfants est visible. Une gronde collective émerge et les plaintes fusent. Les locataires dénoncent des ascenseurs en panne constante : « Toute ma famille a été, au moins une fois, coincée dans l’un des trois ascenseurs », affirme Ryan. Samir déclare effectuer « à ses frais » des travaux, dans le logement de ses parents, que « le bailleur social refuse de prendre en charge. » Beaucoup évoquent des fuites d’eau répétitives sans possibilité de trouver les causes. Des rénovations qui ne concerneraient « que la façade extérieure ». Un gardien « jamais là » ou encore la prolifération de cafards et de rats. Peu avant sa mort, une des victimes aurait lancé une pétition pour dénoncer « les conditions indignes et dégradantes » liées à l’habitat de cette cité HLM.

Images : Atika Bakoura

 

*Les prénoms ont été modifiés.

 

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