Médicaments en grandes surfaces : la migraine des pharmaciens

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ENQUETE - Michel-Edouard Leclerc, PDG du groupe de distribution éponyme, milite pour l’autorisation de la vente des médicaments sans ordonnance dans les supermarchés. Cette libéralisation a été évoquée à de multiples reprises, mais autant de fois repoussée. Pourtant, dans les officines de la Paris, les pharmaciens ne se font plus d’illusions.

Une chape de brume recouvre la capitale, ce vendredi matin. Paris s’éveille, doucement. À l’intérieur d’une officine, la parole des pharmaciens est d’or. Une cliente insiste pour comprendre la posologie. Son interlocutrice doit lui réexpliquer quel comprimé prendre le soir, ou encore celui qui doit être coupé en deux. Le chuchotement est de mise. La pharmacie, c’est la discrétion. En jetant un œil sur une ordonnance, un inconnu peut savoir ce qu’il se passe dans votre corps, dans votre tête.

Une question embarrassante

Cette discrétion, elle se ressent sur d’autres sujets, sensibles pour la profession. En effet, les pharmaciens sont réticents à l’idée de s’exprimer à propos de la vente d’OTC (over the counter : alcool à 70°C et tests de grossesse notamment) en grandes surfaces. Un titulaire d’une pharmacie du 13e arrondissement de Paris clame d’un ton méprisant : « Je n’ai pas de temps à vous accorder. Je travaille 70 heures par semaine ». Un autre s’offusque à peine la thématique venue à ses oreilles : « Oh là, vaste débat ». Il va sans dire que la crispation se fait sentir lorsque les mots « médicaments » et « grandes surfaces » sont prononcés. Selon une jeune diplômée qui travaille depuis six mois en officine, la profession est en danger : « Il va y avoir un sentiment d’inutilité du pharmacien pour les médicaments conseils ».

« Peu importe où j’achète mes médicaments. Tant qu’ils sont moins chers »

Marie-Hélène Siebert, 62 ans, titulaire d’une pharmacie à Noisy-Le-Roi (Yvelines), déclare que « la vente des produits 'frontière' dans les grandes surfaces a fait office de test. Le gouvernement avait le souci de voir quel allait être le comportement du consommateur ». Elle ajoute ensuite que « le passage des médicaments non-remboursables est préparé en amont par le ministère de la Santé. Depuis 2011, les OTC sont unimoléculaire. De fait, ils sont moins efficaces et moins dangereux, si d’aventure une personne combinait deux traitements incompatibles ». Les pharmaciens, de par le mutisme d’un grand nombre, paraissent pour la plupart résignés. Toutefois, une grande partie de la profession a fait grève (le 30 septembre 2014, NDLR) lorsque Emmanuel Macron a présenté ladite mesure, dans son projet de loi pour la croissance et l’activité.

Un danger pour les petites officines

Les consommateurs, eux, sont partagés sur la question. Yvonne, 78 ans, s’y oppose : « Je trouve qu’être pharmacien est une jolie profession qui nécessite des études longues et difficiles. Il faut donc la protéger. De plus, chez Leclerc, je devrai attendre de longues minutes afin d’avoir un conseil, forcément guidé par la rentabilité. En pharmacie, c’est tout l’inverse ». Sa fille, Maryline, pense qu’il « est toujours préférable d’obtenir l’avis d’un personnel qualifié, surtout lorsque l’on touche à la santé ». Les clients plus jeunes, eux, n’hésitent pas. « Cela me permettrait de gagner du temps », estime Marc, un étudiant de 21 ans. Jeff, apprenti plombier, invoque l’argument économique : « Peu importe où j’achète mes médicaments. Tant qu’ils sont moins chers ».

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Évolution du nombre de parapharmacies dans les supermarchés E.Leclerc

En Italie, au Portugal, dans les pays scandinaves, mais aussi au Royaume-Uni ou aux Etats-Unis, les grandes surfaces proposent déjà la vente des OTC. Alors pourquoi n’avons-nous pas franchi le pas ? Marie-Hélène Siebert affirme que « l’image de la pharmacie et le rapport à la santé sont différents en France des autres pays ». Cependant, cette titulaire est dubitative quant à l’avenir des officines : « Les OTC chez Leclerc, puis après dans les autres grandes surfaces, nous y viendrons inévitablement. J’ai peu d’espoir. Leclerc a bien réussi à obtenir le droit de vendre des produits parapharmaceutiques dans ses parapharmacies (voir graphique), puis ensuite des produits « frontière », alors pourquoi pas des médicaments ? Mais le plus tard possible nous arrangerait bien. (…) Pour ce qui est de la survie des pharmacies, elles pourraient pérenniser, mais devraient inventer un nouveau modèle économique ». La vente d’OTC, représente en moyenne, 15 % du chiffre d’affaires des pharmacies.

« Entre acheter son Fervex en pharmacie ou en grande surface, il n’y a aucune différence »

Selon la loi en vigueur, la présence constante d’un docteur en pharmacie est nécessaire à la vente de médicaments. Cependant, de nombreuses petites officines pourraient être contraintes de mettre la clef sous la porte face à une concurrence accrue. Selon Christelle, ce dénouement est inéluctable et causé en interne par la profession elle-même : « Les pharmacies sont, pour la plupart, des usines qui vendent des médicaments sans ne jamais prodiguer de conseils. Entre acheter son Fervex en pharmacie ou en grande surface, il n’y a aucune différence, si ce n’est le prix qui sera forcément plus avantageux ». À l’ère de la mondialisation, les grands groupes absorbent tout. Et Leclerc est sur le point de devenir, le Wal-Mart français.

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