Agnès Pannier-Runacher sur le malaise agricole : "Comment résoudre une situation dont nous héritons au terme de 40 ans d’indifférence ?"

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INTERVIEW - La secrétaire d’État auprès du ministre de l’Économie et des Finances, Agnès Pannier-Runacher, a souligné les réussites de la loi EGalim et réaffirmé le soutien du gouvernement aux agriculteurs sur le plateau de Fréquence ESJ, lundi 24 février.

 

Agnès Pannier-Runacher était l’invitée d’« A Travers Champs » en direct du 57e Salon international de l’Agriculture. La ministre a réagi à la venue du président de la République au salon samedi 22 février, pour son ouverture. Emmanuel Macron était alors à peine revenu de la Commission européenne à Bruxelles sans accord sur la Politique Agricole Commune (PAC), alors qu'il demandait le maintien du budget annuel de plus de 9 milliards d'euros, même sans le Royaume-Uni. Il avait donc, selon Agnès Pannier-Runacher, surtout « la volonté de montrer son soutien aux agriculteurs à un moment où ils sont à la croisée des chemins ». Une croisée des chemins sur trois points centraux : la PAC, la question du Brexit et le « sujet majeur » de la transition écologique.

Si la France n'a pas réussi à négocier le budget de la PAC à Bruxelles, « l'Allemagne et les Pays-Bas n'ont pas réussi non plus » a souligné la secrétaire d’Etat. Elle atteste que les arguments en faveur de la PAC « ne raisonnent pas seulement avec l’opinion publique française, mais aussi avec l’opinion publique européenne ». Il faudra donc débattre sur les conditions de cette Politique Agricole Commune, dont le but est de permettre : « une alimentation qui garantit un grand niveau de santé » et « une alimentation durable ». Ceci n’est pas sans compter sur le budget : la France perçoit pour le moment 9 milliards d’euros de l’Union européenne. « Les conditions supposent des moyens derrière, des moyens de focaliser ce budget sur la transformation du monde agricole » a expliqué Agnès Pannier-Runacher.

EMMANUEL MACRON A ÉTÉ « ASSEZ LARGEMENT INSTRUMENTAL DANS LE CHOIX DE LA PRÉSIDENTE DE LA COMMISSION EUROPÉENNE, DU PRÉSIDENT DU CONSEIL ET DE LA PRÉSIDENTE DE LA BCE »

Le monde agricole est en attente de réponses. Agnès Pannier-Runacher insiste : « Il faut aller au bout des négociations » avec l'Union européenne. Elle tempère tout de même et rappelle que « le président de la République a donné des messages forts pour les pécheurs, notamment dans le cadre de la négociation du Brexit ». Emmanuel Macron a été interpellé au salon de l'agriculture par des pêcheurs qui demandaient la mise en place d’un fond de compensation en échange de la réduction des espaces de pêche dû au Brexit. La Ministre précise : ce n'est pas au gouvernement de le faire, « ce fond de compensation est demandé au niveau de l’Union européenne. C’est la Commission qu’on interroge dans le cadre de la négociation du Brexit ». Emmanuel Macron devrait cependant pouvoir apporter une aide rapide : « cela fait plus de trois ans que nous sommes mobilisés sur ce sujet ». Cette négociation a d’ailleurs une date butoir avec le Brexit. « C’est du donnant-donnant : si ce n’est pas donnant de notre côté, ça ne sera pas donnant dans l’autre sens ». Pour la ministre, le président est en bonne posture dans les négociations. Il aurait favorisé « des avancées aux niveaux de l’Union européenne qui sont considérables ». Emmanuel Macron ayant été, selon les mots de la secrétaire d’Etat « assez largement instrumental dans le choix de la présidente de la Commission européenne, du président du Conseil et de la présidente de la BCE (Banque Centrale Européenne) ». Ursula von der Leyen, Charles Michel et Christine Lagarde sont donc de précieux alliés dans les échanges avec la France.

« JE COMPRENDS QU’ILS AIENT UN SENTIMENT DE DÉSESPOIR »

Alors qu’Emmanuel Macron arpentait le Salon, la question du malaise agricole ne pouvait pas être éludée. La loi EGalim, qui permet l’équilibre des relations commerciales dans le secteur agricole, devait être une première réponse à ce malaise. « Elle n’est jamais que la traduction précise de l’accord auquel étaient arrivés les distributeurs, les industriels et les producteurs » pour Agnès Pannier-Runacher. La ministre se félicite des avancées permises par la loi notamment sur le lait, le porc et le bœuf. Néanmoins, elle nuance ces avancées qui ne sont pas « suffisantes pour s’adresser à la majorité des situations des agriculteurs ». Elle entend désormais s’appuyer sur le résultat de la mission du député Olivier Damaisin, chargé de réaliser un état des lieux de la situation française. Cette mission lui permettra de savoir « si ces premières avancées suffisent ou s’il faut aller plus loin ». Pour elle, le mal-être agricole n’est d’ailleurs pas « qu’une question de revenue » mais aussi « la question de la transmission » et l’image que la profession renvoie à la société. « Je pense qu’il est très difficile pour des éleveurs d’être mis en cause non seulement d’un point de vue écologique mais aussi par rapport au bien-être animal ». Elle fustige ainsi ceux qui croient tout savoir sur la nature alors qu’ils vivent en ville : « les écologistes des villes qui finalement ne vivent pas dans la nature expliquent à des gens qui vivent en symbiose avec la nature, comment il faut faire ». « Aujourd’hui au travers des sujets comme l’agribashing, le sujet écologique, le sujet du bien-être animal, les agriculteurs sont très souvent mis en cause ». Les agriculteurs ne suscitent plus, confie Agnès Pannier-Runacher, « l’empathie ». « Je comprends qu’ils aient un sentiment de désespoir ».

Selon les secteurs de la production des agriculteurs, Agnès Pannier-Runacher admet qu’il existe parfois des solutions techniques et parfois non. Une question se pose alors : « Comment sort-on de cette difficulté de devoir faire une transition quand on n’a pas de solution ? ». La secrétaire d’Etat ne prône pas le cas par cas mais mise sur le concret : « Notre responsabilité, c’est de répondre à la réalité de leur malaise et donc de le qualifier et d’y répondre précisément ». L’occasion pour elle de critiquer l’utilisation de « politique à grands coups de slogans » par les gouvernements précédents et de mettre en avant le pragmatisme du gouvernement actuel. « Les slogans, c’est un truc de Parisien, pas un truc de terroir ».

La mission d’état des lieux du mal-être paysan confiée à Olivier Damaisin doit durer 6 mois. Pendant ce temps, il leur faudra réussir à conjuguer deux enjeux. Le premier : « l’accompagnement humain », déjà soutenu par la Mutualité sociale agricole. « Nous avons des réseaux de solidarité pour faire en sorte de repérer des situations de burn-out et des situations où des agriculteurs sont en grandes difficultés personnelles » précise la Ministre. Le deuxième enjeu est de savoir « comment résoudre structurellement une situation dont nous héritons au terme de 40 ans d’indifférence par rapport à cette profession ». Pour Agnès Pannier-Runacher, un élément de réponse est la réhausse des retraites : « ce gouvernement propose que désormais les agriculteurs aient une retraite de 1 000 euros ». Une retraite en 2022 de 1000 euros accordés plus précisément aux agriculteurs ayant fait toute leur carrière au smic.

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Photo : Fréquence ESJ / Manon Blangis

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