Jean-Marie Le Pen sur Marine Le Pen : "Le drame eût été qu'elle gagne"

(Reading time: 8 - 16 minutes)
c_1100_500_16777215_00_images_articles_jean-marie_le_pen_-_article_maud.jpg

INTERVIEW - « Si j’avais enfilé une paire de chaussons à 60 ans, je serais déjà mort. Moi, je mets plutôt mes bottes. » Jean-Marie Le Pen achève à l’instant l’étude de son prochain ouvrage. Une page d’histoire sur 600 qui paraîtront le 15 septembre prochain : « De 1972 à nos jours, il s’en est passé des choses, je suis submergé. »

 

Il feuillette avec hésitation son agenda repu d’entretiens, d’émissions et de noms divers. C’est ce qui lui permet de rester jeune, pense-t-il. « Ce sont des chocolats ? Merci ! Mais je vais devoir les remettre à une date ultérieure parce que je suis actuellement dans une phase de volontariat d’amaigrissement. » Sa récente escapade alsacienne a trahi sa résolution. D’habitude, Jean-Marie Le Pen se déplace chaque après-midi à Montretout pour y rencontrer ses interlocuteurs. Nous ne sommes qu’à 20 min de son fief. Mais ce jour-là, c’est en la chaleureuse demeure de son épouse Jany que le patriarche me reçoit en col roulé et pantalon de velours marron, mocassins et lunettes assortis. Le bureau est installé au premier étage. L’escalier en marbre contourne une rampe d’ascenseur réédifiée après l’incendie accidentel qui avait entièrement ravagé la résidence, il y a trois ans. Jean-Marie Le Pen confit y avoir perdu de nombreux biens dont sa bibliothèque, réalimentée depuis par de nombreux ouvrages dédicacés qu’il reçoit chaque mois par dizaines.

Trois fauteuils, une cheminée éteinte, un bureau couvert de livres, quelques grandes étagères d’un côté, de la paperasse désordonnée de l’autre, une pendule à l’effigie du Front National et quelques objets importés de Saint-Cloud, de-ci, de-là… Derrière lui, un drapeau breton est suspendu à la poignée de sa fenêtre qui donne sur le jardin. Rien à voir avec le décor démonstratif de Montre-tout. Ici, tout a l’air plus simple. « Quel âge avez-vous ? » 22 ans, l’âge auquel Marion est entrée à l’Assemblée Nationale, se souvient-il. Jean-Marie n’était pas beaucoup plus âgé lorsqu’à 27 ans, en 1956, il devenait lui aussi le plus jeune député. « Bientôt, on déterminera la majorité politique à 16 ans », ironise-t-il, en constatant malgré tout que les jeunes ne s’engageraient sans doute pas davantage, à l’effigie du Grand Débat : « N’y viennent que des retraités ! » Ça le fait rire. « Je pense que c’est de la poudre aux yeux, c’est fait pour faire quelque chose… qu’il y ait un contact entre le peuple et la tête politique, le Président de la République que moi je trouve inodore, insipide, incolore. » Le fondateur du Front National ne parvient pas à le mettre dans une situation présidentielle, le voyant plutôt « comme ce qu’il est, un haut fonctionnaire », pourtant « compétent » et « sachant admirablement parler. » Il poursuit tranquillement : « C’est un garçon brillant, mais je dois dire que je piaffais dans le débat avec Marine Le Pen parce qu’elle aurait dû le défoncer vivant. Elle n’avait qu’à lui parler de la captation d’Alstom par General Electric où il avait joué un rôle comme ministre des finances ; demander à Monsieur le ministre : comment avez-vous gagné 3 millions d’euros en quelques années ? Dans quelle activité ? » Mais le scénario fut autre. Il revoit Marine épuisée après une tournée de meetings « parfaitement inutiles », probablement surprise d’arriver au second tour. Il aurait même trouvé plus logique que François Fillon y soit à sa place ! Elle ne s’y attendait donc pas et aurait de toute façon, selon son père, consommé « un dopant quelconque », lui donnant cette espèce d’euphorie « anormale » dont elle fait preuve devant Emmanuel Macron. Mais Jean-Marie Le Pen voit une seconde raison à cet échec. « Nous sommes dans un pays machiste. Les femmes ne gouvernent pas en France. Elles ont joué souvent un très grand rôle, y compris dans la monarchie, mais elles n’ont jamais atteint le sommet. L’une des plus élevées, c’est Simone Veil. Elle avait bien des atouts que d’autres n’ont pas. » Pas assez distante, pas assez royale, Marine serait donc condamnée à ne jamais accéder au pouvoir suprême. « Mais le drame eût été qu’elle gagne ! » Comme en 2002, reconnaît-il, rien n’était prêt. « Quand j’arrive au deuxième tour, j’affiche un visage plutôt grave et sérieux. Les journalistes s’étonnent que je ne sois pas joyeux, je leurs réponds que je suis inquiet parce que dans 15 jours, si je gagne - on ne peut pas l’exclure parce que Monsieur Chirac, président sortant, a fait moins de 20% des voix, donc je suis très prêt de lui, il peut y avoir une déferlante – je nomme un Premier ministre, je dissous l’Assemblée, je trouve des conseillers… évidemment, rien de tout ça n’était prêt. » Il admet que sa présence au second tour avait été provoquée par une erreur de la gauche, celle d’avoir présenté plusieurs candidats. Mais il regrette que le débat raté de sa fille lui ait porté autant préjudice. « Le champion du monde de ski peut très bien se tordre la cheville dans l’escalier, ça ne l’empêche pas d’être champion du monde de ski et de pouvoir le redevenir quand son entorse sera terminée ! » Donc, rien n’est perdu. Finalement, il s’assied à côté de moi. « Parmi mes nombreuses calomnies, je suis borgne, j’ai des hanches artificielles et je suis sourdingue ! »

« Le temps nous est compté »

Après s’être réinstallé, Jean-Marie Le Pen reprend sur un ton morne : "Nous allons être la proie d’un déferlement démographique étranger, dynamisé par une religion conquérante qui est l’Islam. Les chiffres sont terrifiants. La population mondiale est passée en 50 ans de 3 à 8 milliards en expansion continue." En Algérie, le nombre d'habitants est aujourd'hui de 46 millions, contre 8 millions à l'époque. Cette explosion démographique se situe essentiellement en Afrique et en Asie et pourrait selon lui être à l’origine d’une "misère épouvantable, source de conflits intérieurs violents, de guerres civiles qui les feront déferler chez nous. Un taux excessif d’étrangers rend la société déstabilisée et la met en danger parce que les peuples envahissants ne sont pas forcément bienveillants et tendres." Nous confronterons-nous au dilemme du plus grand nombre ? Jean-Marie Le Pen dit avertir depuis des années les gens du monde, compatissant d’une misère profonde qu’il ne fait pourtant pas sienne : « Mon problème à moi, c’est de défendre les Français », martèle-t-il. Quand un étranger entre sur le territoire sans y être invité, il n’a, selon lui, droit à rien : ni logement, ni travail, ni école, ni hôpital... « Nos lois sociales sont déjà en elles-mêmes ruineuses. »

Confus de me dévoiler une telle situation, Jean-Marie Le Pen, souriant, poursuit en missionnaire repu : "Je vous dois la vérité… ma vérité." Il n'émet pas l'ombre d'un sentiment fantasmatique dans l'esprit d'une conquête électorale ou de n'importe quelle autre séduction politique. Sur le ring médiatique, Jean-Marie Le Pen a raccroché les gants. Il castagne à la Dettinger, clandestinement, en ne s'attribuant mérite. A quoi pense-t-il ? A l'heure des mémoires, le monstre arguant le déclin national ne dégage pas plus de fougue que de regret. Ni hargne, ni grandiloquence, ni scepticisme.

« On avait des vies assez aventureuses »

Connu et déprécié pour ses envolées colériques, ses déclarations incontrôlées et ses clameurs fiévreuses, Jean-Marie Le Pen s’illustre surtout par sa faculté d’improvisation. Pour parler sans papier, il faut selon lui avoir acquis une connaissance assez vaste. Ses années d’études au collège Jésuite ont amplement contribué à lui faire assimiler la nécessité de se cultiver et l’appréhension du monde qu’il percevait avec dureté : « On se levait à 5h30 l’été, 6h30 l’hiver. 4h de cours le matin, 3h l’après-midi, 2h d’étude le soir. Il y avait un sentiment d’émulation, de rivalité. Par trimestre, on apprenait 400 verbes français, 200 verbes latins, 100 verbes grecs. Edouard Herriot disait : la culture, c’est ce qui reste quand on a tout oublié. Oui, mais à condition d’avoir beaucoup appris ! Sinon, on est un esclave intellectuel. » Ni son père, ni son grand-père n’avaient été scolarisés. Ils étaient nés marins pêcheurs, comme lui. Son père s’est engagé à l’âge de 13 ans à bord d’un trois-mâts cap-hornier, en 1914. Il naviguait jusqu’au Chili, le bateau rempli de nitrate. Mainte fois torpillé, jamais coulé ; il est mort à la mer en percutant une mine.

Son grand-père avait 13 frères et sœurs. Tous travaillaient pour faire vivre le foyer, certains marins, d’autres bergers. Jean-Marie est quant à lui fils unique. « Je fais partie de cette génération d’entre les deux guerres où la France est morte. Elle ne le sait pas encore mais elle est morte. Il y a 50 ans, les populations exotiques avaient 20 enfants. 2 survivaient, 18 mourraient. Maintenant, il y en a 18 qui survivent et 2 qui meurent. » Il appelle ça « le pullulement mondial. » En France, Jean-Marie Le Pen relève une infériorité des naissances pour la 4ème année consécutive. « La femme française s’étant dotée d’une profession va d’abord se consacrer à celle-ci. Si elle a un coup de foudre pour Jules, elle va faire son premier enfant à 30 ans, le deuxième à 36 et après on arrête… Et ça, ce sont des gens qui ont des principes, sinon on n’en fait aucun », conclut-il. « Alors, comme disait Lénine, que faire ? Qu’espérer… La vie commence toujours demain, après tout. »

Gérald Gérin, son assistant parlementaire, entre dans la pièce. Il vient de recevoir un faire-part pour les obsèques d’André Pertuzio qui auront lieu demain, mardi 22 janvier, en l’église Saint Sulpice. Jean-Marie Le Pen ne peut évidemment pas s’y dérober, ce fut l’un de ses compagnons de route. L’un des derniers. « Il avait 97 ans. Nous faisions partie d’une association des anciens présidents de la corpo de droit et son décès fait de moi le doyen. » Son école politique. Il y a connu sa première élection comme cadre de l’UNEF qui était en ce temps-là unitaire : « Il y avait tout le monde, l’extrême gauche comme l’extrême droite. »

Les débuts en politique

Au cours de son doctorat, Jean-Marie Le Pen rejoint le premier bataillon de chasseurs parachutistes de la Légion Étrangère en Indochine, persuadé que tout se passe là-bas. Mais en 1955, il revient en France et décide avec deux autres camarades de se présenter aux élections, « pour leur cracher à la gueule. » Quand Edgar Faure dissout l’Assemblée, on lui conseille de prendre contact avec Pierre Poujade. Désireux d’en apprendre davantage sur son discours, ses auditeurs et sa réputation, il assiste à l’une de ses réunions dans une ancienne église de Blois. « Un orateur inspiré, très midi moins le quart, mais bon. Il y avait environ 2000 personnes. Au premier rang, des cadres. Derrière, les commerçants qui avaient mis leurs costumes du dimanche. Et derrière encore, les paysans avec leurs bottes, casquettes et canadiennes. C’était l’hiver. » Convaincu, Jean-Marie se présente à ses côtés. Il est élu au premier tir et devient l’orateur du groupe. Quelques mois plus tard, Pierre Poujade est temporairement écarté, soupçonné de vouloir échapper au pouvoir auquel Jean-Marie et ses camarades prétendent. Ils repartent alors pour l’Algérie avec le 1REP. « J’ai participé au débarquement de Suez et à la bataille d’Alger contre le terrorisme. Je suis revenu au parlement et j’ai été réélu en 1958, député du quartier Latin et du 5ème arrondissement de Paris. En 1962, j’ai été battu et j’ai fait une traversée du désert jusqu’à 84 pratiquement où j’aurai 10 députés européens. Puis 35 députés nationaux en 1986. Et ainsi de suite… L’histoire de ma vie. »

Jean-Marie Le Pen redit avoir toujours été dans l’opposition, jamais ministre, et de s’en être bien passé. Il affirme que ça n’était pas son ambition. « J’ai vu tant de médiocres le devenir… Je n’aurais pas considéré comme déshonorant de l’être si ça correspondait à une politique que je soutenais. Mais comme en général, j’étais toujours très réservé à l’égard des initiatives du pouvoir et que la France n’a cessé de décliner durant toutes ces années… » Combattant de l’arrière-garde, le menhir reconnaît avoir reculé toute sa vie, mais en tirant. « J’ai reculé à reculons ! »

Ma vie, j’en ai fait des chansons ! »

Sur un air d’Alain Barrière, compatriote de la Trinité-sur-mer, Jean-Marie réalise justement qu’il doit y retourner au printemps fleurir la tombe de sa famille… et préparer la sienne. « Nunc dimittis ! Je n’y ai jamais pensé avant 90 ans. Je me suis dit : là, tu entames la dernière ligne droite. Combien de temps va-t-elle durer ? 1 an, 2 ans, 5 ans, 15 jours ? » In saecula saeculorum. Il n’est pas pressé. Madame Calmant est morte à 122 ans, elle disait : « Je n’ai qu’une seule ride, je suis assise dessus. »

« Un jour, je reçois une invitation absolument étonnante venant de Krim Belkacem. J’hésite quand même parce que je ne suis pas en odeur de sainteté dans ces milieux-là. Puis j’accepte. » Il embarque alors dans une voiture où l’attend l’ancien représentant du FLN. Ils discutent un certain temps puis Jean-Marie Le Pen finit par lui demander pourquoi il a souhaité le rencontrer. Krim Belkacem lui répond simplement avec un sourire : « Je voulais te connaître. » En remontant dans ses souvenirs, Jean-Marie Le Pen cherche toutefois une raison qui aurait joué en sa faveur. La guerre d’Algérie. Lors de l’expédition de Suez, il se trouve chargé d’enterrer de nombreux morts du camp adverse. Il fait donc creuser des fosses communes et, respectant le dogme musulman, oriente les cadavres vers la Mecque en n’omettant pas de retirer leurs chaussures. « Je ne suis pas du tout coraniste, je n’ai ni tendresse ni bienveillance pour l’Islam mais les morts, c’est les morts. » Paradoxalement, sur la rive adverse, une unité de parachutistes français balance les corps à la mer. Le FLN n’aurait donc jamais attenté à ses jours en raison de cette considération accordée aux musulmans. « J’avais aussi été le premier à présenter la candidature d’un arabe à la députation à Paris, en 1957. La réputation de Le Pen raciste m’a fait rigoler. La première fois que j’ai été député, mon deuxième de liste était noir ! Roger Sauvage, un pilote de Normandie-Niemen, martiniquais. »

La mauvaise réputation

Fasciste, raciste, homophobe, antisémite, nazi… Jean-Marie Le Pen cumule les étiquettes mais n’y accorde pas grand intérêt. Placé très tôt au banc de la société, il se définit sans complexe et en rajoute : « Je suis l’un des rare qui suis fier de la colonisation française. J’ai traîné mes bottes dans le monde, quand même. J’ai vu le vaste monde et je trouve que ce que nous avions fait, c’était plutôt sympa. Bon, ce n’était pas parfait, sans doute… Je n’ai aucun lien particulier avec les colons, je n’ai pas non plus d’hostilité systématique. »

« Tout ça pour finir dans une caisse en bois »

« J’ai failli mourir d’une septicémie. » Il se dit aujourd’hui en convalescence. Jean-Marie Le Pen vit au milieu de nombreux livres, la conscience tranquille, l’esprit vif et la mémoire infrangible. Il ne regrette rien, ou peut-être de ne pas avoir toujours été compris. Il se souvient de tout, y compris de Fanchon dont il me sert le premier couplet suivi de son refrain à boire. On ne pouvait pas se quitter sans chanson. « Voilà, vous avez vu le monstre. On vous demandera : tu es venu chez lui ? il t’a reçu ? tu n’avais pas peur ? C’est un monstre gentil ! » Il rit encore. Marin pêcheur de chalutier, mineur de fond, légionnaire parachutiste… « Je n’ai pas fait carrière, j’ai avancé en marchant. Ce sont les événements qui font beaucoup plus que les destins, que les projets eux-mêmes. Je pense que j’aurais pu être un grand avocat, encore qu’il y a des servitudes que je ne supporte pas : se présenter à 13h pour passer à 18h ou 19h, c’est insupportable ! » Si tout était à refaire ? La question ne se pose pas. Jean-Marie Le Pen a marqué l’histoire de notre pays. Ceux qui l’écrivent en feront ce qu’ils veulent, pourvu qu’ils ne cèdent pas la plume aux caricaturistes. « Au regard des galaxies, qu’est-ce que nous sommes ? Vous avez vu notre galaxie ? C’est une parmi des milliards. C’est passionnant, ça… Mais l’homme né de la femme a une vie brève [cf livre de Job]. »

Au terme de notre entretien, il conclut avec apaisement : « Profitez de vos 20 ans. Vivez la vie. Vous allez peut-être voir des choses difficiles. L’essentiel est d’être en bonne relation avec sa conscience, avec son cœur. » En ce qui le concerne, c’est acquis.

Photo DR

 

 

Derniers articles