Algérie : l’indépendance à tout prix, 1962-2012, 50 ans d’histoires de femmes

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Une vieille femme venue se plaindre que sa fille a ete violee par des militaires francais pres dAumale - Sour el-Ghozlane en 1961 - Marc GarangerLe 18 mars 2012 sonne le glas des 50 ans des accords d’Evian, symboles de l’indépendance de l’Algérie et fin d’une révolution longue de huit ans. La guerre de libération nationale en Algérie s’est déroulée de 1954 à 1962. Aujourd’hui, le "Printemps arabe" rappelle la difficulté d’être une femme militante dans des pays où la parité n’est encore qu’un concept utopiste.

Hassiba Ben Bouali, Malika Gaïd, Baya Hocine, Djamila Bouhired sont les principales figures de l'héroïsme féminin du soulèvement du peuple algérien, pour acquérir son indépendance. Pour commémorer ce tournant crucial dans l’Histoire de l’Algérie, Fatma Baïcha, militante de la première heure, témoigne*. Elle fait partie de ces femmes engagées, qui ont su se battre malgré et contre tout. Fatma s’est soulevée pour sa nation, son peuple et ses droits il y a 50 ans. Son portrait est l’exemple de celui de tant d’autres femmes qui ont eu la force de résister, hier comme aujourd’hui, souvent à l’ombre de leurs compatriotes masculins.

« Moi, je suis un homme »

Femme voilee pouceAvant le début de la guerre, elle n’est encore qu’une écolière, et aide son foyer en tant que couturière à domicile. A l'image des femmes de son époque, elle ne peut sortir seule. A Alger, dans la Casbah, où elle a vécu, tout le monde était nationaliste : « J’étais imprégnée des tracts que j’avais lus et des chants patriotiques, je brûlais du désir de militer ».  Des réunions secrètes s’organisaient mais Fatma n’y croisait jamais aucune autre femme. Lorsque son frère a appris qu’elle s’y rendait, il l’a battu et a dit à sa mère qu’elle faisait de la politique. Fatma ne s’en deshardi pas « Moi, je suis un homme » fut sa première réaction. Même en temps de crise et de résistance d’un peuple uni les femmes devaient rester à leur place : elles étaient mariées de force et n’avaient pas leur mot à dire. Lorsqu’en 1957, quelques mois avant son arrestation, Fatma cherche à exprimer ses doutes, on lui fera remarquer qu’elle n’est pas le maître de la maison et encore moins décisionnaire. Lors d’un entretien, elle se rappelle de ces quelques mots qui auraient pu sauver ses proches : « celle-là, elle va tous nous faire prendre, vous allez voir. Mais moi je n’avais pas droit à la parole. »

« Nous voulions militer, mais nous avions peur … »

Femme voilee YemenMéprisée par les militaires, la gent féminine n'est soupçonnée que peu souvent. A travers les réunions secrètes en petits comités, la distribution de tracts, l’écoute de la radio du Caire et le téléphone arabe, les femmes réussissent petit à petit à trouver leur place de combattantes. Au début, elles commettent de petits attentats « une bombe dans une boite de sardines qu’on jetait, un coup de couteau… ». Puis leurs actions évoluent de pair avec la révolution. Elles assurent les liaisons, donnent un refuge aux frères Feddayin recherchés ou cachent des armes : « Je cachais des armes sous le matelas ou dans le tiroir de ma commode sous le linge : des colts, une mitraillette, des chargeurs.» C’est dans un contexte de haute tension que les algériens mènent leur combat pour l’indépendance, les arrestations se multiplient. Plus les années passent, et plus il devient difficile d’échapper à l’armée, qui guette les moindres mouvements du FLN et de ses partisans : « Nous voulions militer, mais nous avions peur … ».

« Allahou Akbar (Dieu est le plus grand), Tahia El Djazaïr (Vive l’Algérie) »

Fatma fut déportée et torturée à maintes reprises. Au camp de Tesfechoun, elles étaient 200 femmes résistantes venues de tous les coins du pays. Fatma témoigne à demi-mots pour toutes celles qui n’ont pas pu le faire. Elle évoque la torture : « tu sais les mains et les pieds attachés... je ne pouvais plus parler. Je n’ai parlé de personne. » Arrêtée en septembre 1957, transportée de nombreuses fois puis libérée le 9 mai 1960, Fatma fait partie de la première vague de résistantes. Le slogan «Allahou Akbar (Dieu est le plus grand), Tahia El Djazaïr (Vive l’Algérie)», elle l’a crié en cœur avec tant d’autres, pour son peuple et sa patrie. Par la suite, elle continuera à se battre en participant à des mouvements pour la garantie des droits de la femme et pour l’abolition de la torture. Par peur, par interdiction ou tout simplement parce qu’elles n’ont pas l’opportunité de parler, beaucoup d’activistes féminines sont tombées dans l’oubli. Pourtant, aujourd’hui, à l’heure d’un nouveau vent de changement, on doit se souvenir du combat déjà mené il y à un demi-siècle.

Les suplices que subissent les femmes pendant les révolutions n’ont pas beaucoup changé depuis. Il y a un an, Samira Ibrahim Mohammed a été arrêtée avec 17 autres résistantes place Tahrir. Sévèrement torturée par des militaires « électrocutée, humiliée et les officiers (lui) ont fait passer un test de virginité », Samira a décidé de mener cette affaire devant la justice Égyptienne. Elle veut stopper le cycle infernal, la révolution féminine ne fait que commencer.

Pendant le printemps arabe, les femmes se sont levées pour crier « Erhal ! », au même titre que l’on fait les hommes. Cependant, le renversement des dictatures ne semble pas avoir laissé une place plus importante aux femmes dans les nouvelles visions politiques. La mise en place de démocraties semble être une difficile entreprise. Les groupes religieux ont souvent gagné du terrain face à la désorganisation, comme la chute de Ben Ali qui a finalement profité aux salafistes. Il ne faut pas bafouer la parité car comme l’affirme la romancière libanaise engagée, Joumana Haddad, « Il n’y a pas de démocratie sans respect du droit des femmes ! ».

*1 propos recueillis par Djamila Amarane

*2 source Human Rights Watch

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