Ce que dit Tombouctou

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TombouctouLIBRE ANTENNE - Suite à la destruction du patrimoine de Tombouctou (Mali) par les islamistes de Ansar Dine, notre lecteur Paul Hermil nous livre son point de vue.

Des Sept merveilles du monde antique, seule la pyramide de Khéops a survécu à l'épreuve du temps - elle toise Le Caire depuis plus de quatre millénaires. Mais, tous ces monuments historiques que nous admirons les yeux ébahis n'ont pas toujours suscité le soucis de préservation qui nous anime aujourd'hui. Pour ce faire, il a souvent fallu que le divin s'immisçât dans l'objet, que celui-ci attirât l'attention des hommes non par l'admiration, mais par le culte, la dévotion et peut-être même un peu la peur.

Les Français ont détruit les murs de l'Ancien Régime avec la volonté de se débarrasser d'une idéologie politique

La prise de conscience de l'importance-même, revêtue par la notion de patrimoine mondial de l'humanité, nous a ainsi contraint à changer la perspective d'évaluation d'un monument, d'un lieu, en contextualisant son appartenance historique afin de mieux comprendre les raisons de sa conservation. Sur le vieux continent, pourtant, préserver n'a pas toujours été le mot d'ordre : la Révolution française a détruit des endroits magnifiques, le XIXe siècle n'a su prendre assez soin des châteaux de Marly, de Saint Cloud ou des Tuileries pris entre les incendies et les guerres.

Tombouctou 1Alors, après nous être forgés cet attachement si particulier aux réalisations humaines, après avoir créé l'UNESCO, il nous est effroyablement douloureux de savoir, que dans quelque endroit du monde, on détruise des mosquées, des sanctuaires et des tombeaux pluri-centenaires. Certes, avant cela, les Français ont détruit les murs de l'Ancien Régime avec la volonté de se débarrasser d'une idéologie politique jugée obsolète mais aussi et surtout par ignorance de la valeur des biens. Une nouvelle révolution française pourrait-elle se permettre de détruire les palais de la République, de l'Élysée au Luxembourg ?

Le triste souvenir des destructions des Bouddhas afghans de Bâmyân

On est assez émus devant l'omnipotence destructrice de la nature pour concevoir qu'une idéologie sectaire puisse encore abattre des œuvres de l'esprit humain. Aujourd'hui encore, je pense, désolé, à cette magnifique citadelle de Bam en Iran, ravagée par un séisme en 2003. Il n'y avait rien à faire.  

Or, ce qui se passe aujourd'hui au nord-Mali, à Tombouctou, dépasse l'entendement de tout esprit humain contemporain et nous rappelle le triste souvenir des destructions des Bouddhas afghans de Bâmyân, creusés à même la montagne il y a plusieurs centaines d'années.

Alors, n'ayons pas peur des mots, le wahhabisme et ces idéologies salafistes qui s'y rapportent, forment les plus abjectes célébrations du négationnisme, de l'obscurantisme et de l'ignorant fanatisme. Car il convient de ne pas oublier, que ces Bouddhas afghans ont été détruits par les Taliban, sur les conseils de la Muttawa, la police religieuse saoudienne. C'est d'ailleurs cette même police qui, depuis 1806 orchestre la destruction des lieux jugés profanes en Arabie Saoudite, idolâtres ou pré-islamiques. Pourquoi ne dit-on jamais que 95% du patrimoine millénaire saoudien a été détruit depuis les années 1980 ? Que la destruction du cimetière de Médine, le projet de destruction du dôme vert de la Mecque et même de la tombe du prophète Mahomet sont le fruit de ce sectarisme saoudien ?

Nous, occidentaux, formons ces profonds regrets car nous aimons la culture et pensons estimer à leur juste valeur, les réalisations que les hommes qui les ont érigées, conservées et peut-être encore mieux estimées, ont jugé bon de préserver à l'abris du temps et des guerres.

Toutefois, disons aussi notre préoccupation quant aux dommages que risquent de subir ces joyaux de la civilisation exposés aux instabilités politiques, de Jérusalem à Ispahan, du Caire à Sana'a, de Tombouctou à Nadjaf.

Ce n'est pas la muséification de l'histoire des hommes qui est en jeu mais une prise de conscience universelle.

Par Paul Hermil

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