Dr. Avinaash Munohur : « L’insularité mauricienne n’a jamais signifié un isolement »

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INTERVIEW - La crise du coronavirus influe sur l’économie mondiale. Maurice, petite île de l’océan Indien, s’appuie sur son expansion technologique, entre autres, pour développer ses potentialités et opportunités. Le politologue et philosophe en parle à Fréquence ESJ.

 

Fréquence ESJ : Cette année a été marquée par la pandémie de la Covid-19, le confinement, le naufrage du Wakashio mais aussi les manifestations et les scandales. Peut-on être optimiste pour cette année ?

Dr. Avinaash Munohur : Si l’année 2020 aura été marquée sous le signe du désastre et de la défiance, alors être optimiste signifierait selon moi que l’année 2021 voit un renversement de ces tendances. Est-ce que ce sera le cas ? Il est bien trop tôt pour le dire. Il faudrait déjà, pour cela, que la pandémie de la Covid-19 commence à être maitrisée, chose que les différents vaccins devraient rendre possibles. Il faudrait, à partir de cette maîtrise et de ce recul de la pandémie, que l’activité économique reprenne afin d’amorcer une relance. Comme vous le savez, l’économie mauricienne dépend grandement des flux de capitaux, de marchandises et de personnes, ce qui signifie qu’il n’y aura pas de reprise réelle chez nous tant qu’il n’y a pas de reprise au niveau de nos partenaires économiques.

Estimez-vous que le gouvernement a trouvé des stratégies pour répondre aux problèmes sociétaux de 2020 ?

Le gouvernement a su s’adapter aux impératifs de sécurité sanitaire lorsque la Covid nous a frappés de plein fouet. D’ailleurs, nous constatons facilement que nous vivons normalement à Maurice, en respectant certains gestes barrières et en prenant certaines précautions qui sont entrées dans nos mœurs. Ce n’est pas le cas de l’immense majorité des autres pays touchés. Le gouvernement a également mis en place un plan de soutien à l’emploi à travers le Wage Support Scheme, ce qui a permis à de nombreuses familles de conserver un revenu mensuel. Mais nous sommes là, dans le domaine des réponses à des problèmes, ce qui ne relève pas de la dimension stratégique de la gouvernementalité. Or, il aurait été souhaitable d’avoir un road map ou un master plan qui pose les stratégies qui permettront à nos différents secteurs d’activités et à nos institutions d’amorcer le tournant du renouveau. Et il faut avouer que nous n’avons pas grand chose à nous mettre sous la dent à ce niveau-là.

Maurice amorce une transition. Comment le philosophe que vous êtes voit cela ?

La transition est une réalité mondiale. Elle est dictée par essentiellement trois choses : le réchauffement climatique, les avancées en technologie digitale, l’intelligence artificielle et les dispositifs de surveillance, et l’émergence d’autres géants dans le jeu du multilatéralisme globalisé. Nous constatons déjà l’émergence de nouvelles formes du travail, de nouveaux horizons de capitalisation et de nouveaux moyens du contrôle social. À Maurice, le gouvernement est déjà bien engagé dans la digitalisation de ses dispositifs – le projet Safe City étant un exemple de cela. Aussi, nous voyons que le secteur privé s’intéresse de plus en plus aux possibilités de capitalisation qu’offrent les nouvelles technologies. D’une certaine manière, et pour reprendre le terme consacré, la quatrième révolution industrielle est déjà en marche. Cette transition, qui va se poursuivre sur les prochaines deux ou trois décennies, n’est pas sans bénéfice et sans défi. Le défi de la transition énergétique, de la protection de nos patrimoines écologiques, de la valorisation des nouveaux métiers ou encore ceux liés à la sécurité civile ne sont que quelques exemples des domaines de propositions où les Mauriciens attendent leurs politiques. Nous verrons ce que ces derniers proposeront.

Fréquence ESJ : Allons-nous davantage vers une démocratie participative à Maurice ?

Dr. Avinaash Munohur : Je ne le crois absolument pas. Bien au contraire, je pense que nous allons vers une centralisation accentuée de l’exercice du pouvoir, vers un accroissement du contrôle policier et vers un exercice de plus en plus disciplinaire du pouvoir étatique. La phase de transition dans laquelle nous sommes entrés, produit déjà des instabilités qui font que la vision, très édulcorée – il faut le préciser – d’une démocratie participative, relève bien plus de l’utopie que de la pragmatique des rapports de pouvoir dans la construction de l’espace politique.

Sans transition, la crise est partout. Nous sommes contraints de nous adapter à la nouvelle normalité. D’un point de vue géopolitique, elle a bouleversé la donne. Comment prévoyez-vous 2021 ?

Beaucoup de choses dépendront des décisions de l’administration Biden et de la position des Etats-Unis sur les questions sensibles actuellement. Pour rester dans l’océan Indien, nous voyons que la Chine est déjà bien engagée dans la construction de ses intérêts africains. L’Inde se positionne également au niveau de la sécurité militaire sur la région. Le Président Macron a plusieurs fois affirmé sa volonté de voir se développer une coopération régionale forte entre la France et les îles des Mascareignes. Les géants du Golfe Arabe ne sont pas en reste non plus, et le réchauffement des relations entre l’Arabie Saoudite et le Qatar est un signe qui démontre la volonté des Saoudiens de mettre de l’ordre dans leur région afin de pouvoir pleinement jouer la clé régionale et africaine. À Maurice, nous sommes un peu pris dans tout cela mine de rien. Déjà, l’immensité de nos territoires océaniques fait que nous sommes directement concernés par les voies commerciales qui se mettent en place. L’exemple de l’accord commercial récemment signé avec la Chine n’est que le début de nouvelles collaborations géostratégiques avec nos partenaires – nous savons également qu’un accord est en négociation avec le gouvernement indien. De ce point de vue, 2021 s’annonce riche en potentialités et en opportunités. Il faudra savoir les saisir afin de piloter notre pays vers un autre palier de développement qui soit bénéfique pour tous les Mauriciens.

Les occidentaux ont construit leur puissance économique sur leurs forces productives. Dans le monde qui arrive, accumuler des sécurités matérielles et alimentaires est bénéfique. Qu’en est-il des petits États insulaires comme Maurice ?

Comme mentionné plus tôt, nous sommes dans une phase d’expansion importante. Cette expansion n’est pas territoriale, comme l’était l’expansion coloniale, elle est technologique. L’histoire de Maurice, État insulaire par excellence, peut se résumer à la formule qui orne nos emblèmes nationaux : l’étoile et la clé de l’océan indien. Rien n’a vraiment changé depuis en réalité. L’insularité mauricienne n’a jamais signifié un isolement. Cette forme d’insularité signifie plutôt un point de passage. Un passage des flux de capitaux, des flux de marchandises et des flux de population. Il me semble clair que si nous souhaitons conserver notre rôle stratégique dans la région, nous devons nous doter des outils qui nous permettront d’augmenter ces flux. Je ne parle pas ici uniquement d’augmenter nos capacités portuaires, immobilières, etc. Nous devons pleinement entrer dans le jeu de l’accumulation en technologie et ceci dans tous les domaines, afin de faire de Maurice un modèle pour les États insulaires de l’avenir – comme a pu l’être Venise à un moment donné. Nous parlons ici de choses absolument concrètes comme la conversion énergétique et le recul sur les énergies carbones ; la relance de l’industrie agro-alimentaire grâce aux nouvelles technologies de l’agriculture comme le vertical farming ; le développement océanique durable et l’essor de l’économie bleue ; la réinvention de notre secteur touristique vers un éco-tourisme qui saura être le fer de lance du tourisme régionale. Le chantier est immense, mais il est bel et bien là. À nous maintenant de savoir saisir ces opportunités afin que Maurice redevienne, plus que jamais, l’étoile et la clef de l’océan Indien.

 

Propos recueillis par : Rachelle Veerasamy

 Image : Ejilen Ramasawmy

 

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